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Theodore Roosvcat

Nique la police

En flânant dans le quartier de la Guillotière, mon regard est capté par une petite salle d’exposition. 9M², une œuvre sur chaque mur.
Après un petit regard discret sans même leur faire l’honneur de rentrer, je reprends mon chemin. Un mouvement des yeux plus tard je tombe sur une autre œuvre : “Nique la BAC, nique la mumu”, expression artistique contestataire par excellence. J’imaginais alors ce morceau de mur réapproprié, siéger fièrement dans sa galerie d’exposition. Beaucoup viendrait alors applaudir l’aspect transgressif d’une telle initiative. Un peu comme ce génie qui pose un ananas sur une stèle vide en pleine exposition. Ananas qui sera considéré, car posé sur un trône, comme une œuvre à part entière.

Qu’est ce qui caractérise une œuvre ? L’Art ? L’Art ne concerne t-il que les œuvres d’artistes reconnus ? L’œuvre devient-elle Art lorsqu’elle est affichée en exposition ? La définition d’une œuvre d’Art implique t-elle une définition de où, quand, par qui et à qui elle sera montrée ?
Je pense qu’une œuvre peut être considérée comme artistique du moment où elle s’exprime. C’est à dire, qu’un message ou un questionnement est porté au public.

 

De la nécessité de l’expression.

Depuis la naissance de l’humanité, nous avons cherché à nous exprimer. Par le langage oui, mais aussi de manière plus subversive. Les peintures rupestres sont la preuve d’un besoin d’expression au delà du corporel. Ce besoin a perduré au fil de l’histoire, muté, évolué. On retrouve même des graffitis sur les murs de Pompeï, bien avant notre civilisation.

S’exprimer par l’art est donc une composante bien réelle de notre espèce. La musicalité et le rythme ont visiblement toujours existé et se sont exprimés dès l’aube de l’Homo Sapiens. L’intégration de l’humain dans un espace social, s’effectue dans le jeu de la perception et de la production de symboles, marquant l’esprit du groupe et de ses membres.

L’expression est une réponse. Une réponse de l’individu à une situation globale ou personnelle. La musique, le dessin, l’écriture, la prise de parole, la danse… Toutes ces formes d’expression ont en commun la volonté de transmettre un message, d’atteindre la société dans ses retranchements, d’énoncer une vérité.
L’art doit-il être beau ? Je ne pense pas, ce n’est pas sa fonction première, sinon nous parlons de mode. L’art doit avant tout produire une réaction, comme en chimie, pour exister.

 

Action, Réaction.

De tout temps, une action violente envers une population a vu une recrudescence de l’expression artistique contestataire, malgré les censures. Et ce avant même une réaction activiste généralisée de la population. C’est en quelque sorte une avant-garde, une anticipation.

Pour ne pas tomber dans les mêmes travers, la réponse artistique politisée préfère l’opposition totale. L’art interroge, remet en cause et bouleverse. C’est une certaine forme de violence, oui, cette violence peut en irriter certain, mais ne fait souffrir personne.

 

“L’art est toujours la traduction d’une génération, des sentiments de cette génération envers ses contemporains. Il est évident qu’arrive un moment clé où il faut séparer ce qui est art et ce qui est mode… l’art en tant que tel, est la capacité de toucher le cœur, pas celle de se regarder le nombril. L’art n’est rien d’autre que la transmission à la caravane de la vie de ce que nous avons connu pendant que nous vivions.”

Paul Coelho

L’art comme vecteur de message

Dans cette dynamique, il devient évident que l’expression artistique, dans son spectre le plus large, est avant tout un outil de dialogue et d’ouverture au monde. Dialogue qui répond directement aux stimuli de la société qui l’entoure. N’importe qui, temps qu’il dispose d’un moyen d’expression, peut contester par l’art.

Par exemple, sous Pinochet, régime totalitaire chilien de 1974 à 1990 où la répression était exacerbée, nous trouvons les arpilleras. Il s’agit de broderies réalisées par des femmes chiliennes qui expriment l’aspect sanglant du régime, les privations et les humiliations de la vie quotidienne.

expression artistique contestataire arpilleras pinochet

 

Également, lors de la guerre d’Irlande du Nord, les murals se sont démultipliés dans les villages. Il s’agissait de fresques politiquement engagées et les deux camps ont utilisé ce procédé.

expression artistique contestataire murals irlande

La révolte de Mai 68 a vu naître en son sein une myriade de slogans et d’affiches qui ont participé à structurer le mouvement et a diffuser son message. Sans parler de l’impact culturel qui a suivi ces événements.

expression artistique contestataire art 68

 

“À nous de trouver un nouveau moyen de gifler un petit peu les gens. Avec de l’horreur [film de genre], des jeux vidéo, peu importe… C’est le but de l’art”

Guillermo Del Toro

Les représentations liées aux mouvements contestataires. Pure propagande ?

Alors oui, l’image et la symbolique contestataire est une propagande. Comme tout support d’expression, son but premier est de véhiculer un message, convaincre d’une idée et assumer sa position.

expression artistique contestataire propagande

La différence entre une propagande dictatoriale et une symbolique contestataire pourrait donc paraître mince. Les “relations publiques” (autre nom de la propagande) n’ont-elles pas utilisé les mêmes biais psychologiques pour endoctriner les populations ? Si, clairement. La différence, qui est majeure, est que l’expression artistique contestataire n’oblige personne, c’est là qu’elle trouve toute sa légitimité.

Une campagne publicitaire ou une propagande d’état est une action, poussant à la réaction d’achat ou d’approbation. Or, l’expression de la contestation est une réaction. Réaction aux stimuli négatifs de nos sociétés qui amène la protestation. C’est ici que se situe toute la différence entre une propagande dictatoriale ou de marché et une propagande de contestation. Le message de la contestation vient du cœur et représente une réaction à un système établi. Où la dictature vous embrigade, la contestation vous propose une vérité. Libre à nous ensuite d’en tenir rigueur.

Sans leur mythique triangle rose, Act-Up aurait-il pu avoir l’impact qu’il a eu sur la compréhension du public, concernant la situation catastrophique de prise en charge des malades séropositifs ? Act-Up n’a t-il pas, grâce à sa propagande, permis d’ouvrir les yeux sur l’injustice criante que subissait la communauté LGBTQ+ ? La contestation est d’intérêt public et les images qu’elle produit sont un élément central pour appuyer cette contestation.

L’expression artistique contestataire : une dynamique vitale

Donc, l’image et le message sont nécessaires. Sans cette dynamique, plus d’opposition, plus de remise en question.
Flaubert caractérisait les tags comme reflet des mœurs de la société, comme matière brute à l’attention de l’écrivain pour ses personnages.
Même un nom graphé à l’arrache sur les murs de l’espace public traduit quelque chose, un besoin d’expression, une nécessité de prise de parole. Même transgressif, cela reste un art.
Au nom de quoi il nous appartiendrait de définir telle œuvre comme artistique et telle œuvre comme une pollution visuelle ? Toute expression devient légitime lorsqu’elle répond à une nécessité. L’œuvre artistique devient légitime par son discours et le fixe. Comme pour permettre d’éveiller les consciences sur un instant T, mais aussi pour le cristalliser sur la durée et permettre de prendre du recul sur l’avancée de nos sociétés.

 

 

 

Sources :

 

Pour aller plus loin :

 

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